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15 juin 2013 6 15 /06 /juin /2013 15:39

 

 

Article de l'équipe :

Il suffisait qu’il paraisse pour qu’une onde de silence s’installe sur son passage, et pour que les montagnes résonnent des prières et des cantiques de ses milliers de fidèles qui n’avaient que son nom à la bouche, ce nom de Pantani.
L’Italien savait communiquer avec eux, il avait pour cela inventé une gestuelle, un langage, une sorte de rituel, en coordonnant la couleur de ses bandanas – noir jaune ou bleu ciel – à ses humeurs du moment. Le jaune pour les étapes tranquilles, le noir pour les jours de rébellion, alors il s’en débarrassait et le jetait sur la route, sous ses roues, pour leur annoncer qu’il était sur le point d’attaquer. Et Pantani s’en allait.

À Gianni Mura, du quotidien la Repubblica, qui lui demandait, intrigué, pourquoi il s’obstinait à monter les cols aussi vite, il avait répondu : « Pour abréger mon agonie. »

En 1998 il gagne (enfin) le Giro puis le Tour, celui de l’affaire Festina, après avoir rejeté Jan Ullrich à plus de huit minutes dans les frimas du Galibier. Pantani pour toute l’Italie est un héros. Qui dope, cristallise les audiences. 7,2 millions de téléspectateurs – 62 % d’audimat – ont suivi cette étape dans son pays, un record absolu, le sacro-saint Calcio est relégué à des années-lumière. Le soir même, aux Deux-Alpes, le réceptionniste de son hôtel lui passe un appel téléphonique. C’est Bartali. Alité à l’hôpital, le vieux Toscan, âgé de 84 ans, a suivi son ascension du Galibier à la télévision. Il veut le congratuler, lui dire toute son admiration. « Des victoires comme celle-là font du bien à tout le monde, même à moi », lui dit-il. Le Pirate est au sommet de sa gloire. Et multiplie les prouesses. En 1999, à Oropa, il remonte soixante coureurs après un saut de chaîne et gagne l’étape. Il met Armstrong en difficulté à Courchevel. Et s’exprime sans contrainte. « C’est quand le col se fait dur, aime-t-il répéter, que les durs commencent à jouer… »

Il n’hésite pas non plus, comme Anquetil avant lui, à débattre des poisons de son métier, du dopage, sujet brûlant qui le préoccupe. Armstrong est un être fictif, méprisant, de bande dessinée, « une sorte de Spiderman », dit-il, pour signifier qu’il ne croit pas à la métamorphose de l’ancien cancéreux. Dans le Giro, en 1999, il mène le front du refus, à la demande du peloton, contre les contrôles diligentés par le Coni (Comité olympique italien) ou l’UCI (Fédération internationale de cyclisme) ou par les deux à la fois. « Trop c’est trop », clame-t-il dans une violente diatribe contre sa fédération.

Mais son influence grandissante dérange les politiques. Et lui vaut des ennemis. À Madonna di Campiglio, fin de la fable, Pantani est exclu du Tour d’Italie pour un taux hématocrite trop élevé, hors norme, qu’il a toujours contesté. Viré manu militari, il quitte le Giro sous haute escorte policière et rejoint les parias du sport moderne, Ben Johnson et Diego Maradona, qu’il croisera à Cuba, au crépuscule de sa vie. Ses proches, eux, avancent la thèse du complot, fomenté par la Fiat, partenaire financier du Giro, propriété des Agnelli, lesquels supportaient mal de le voir vanter les mérites de Citroën à la télévision, dans les journaux et sur les murs de toutes les grandes villes italiennes. Très vite, tout se dérègle. Sanctionné par le Coni, il se mure dans la dépression, chez lui, à Cesenatico, ne sort plus que la nuit, étrangement accoutré, un postiche sur la tête, assombri par les barbituriques et bientôt par la cocaïne, en quête de tout ce qui peut calmer son stress.

Durant cette période, il multiplie les accidents de voiture, se fracasse au volant de sa Porsche, qu’il abandonne, tôles froissées, contre un pylône, en témoignage de sa propre fêlure. En 2000, il effectue sa rentrée, une sorte de come-back, en se présentant en toute dernière instance à Rome, où le départ du Tour d’Italie coïncide avec les commémorations du Jubilé. Comme tous les autres coureurs, il reçoit la bénédiction du pape Jean-Paul II. L’effet est immédiat. Dans le Tour, il rivalise avec Armstrong dans le Ventoux et lui donne des sueurs froides sur la route de Courchevel, pour finalement abandonner en catimini…

Aux descentes des cols succèdent les descentes de police.

En 2001, plus de 250 carabiniers investissent les hôtels du Giro. C’est le fameux blitz de San Remo. Deux jours avant, les enquêteurs des Nas (brigade des stups italienne) ont trouvé une seringue d’insuline dans la chambre de l’Italien à Montecatini. Son horizon se referme. Il est à nouveau soupçonné. Il reviendra dans le Giro en 2003, mais plus jamais dans le Tour où les organisateurs ont fini par le juger indésirable. Il est alors poursuivi par sept juridictions, sept procès en chaîne. « Ces derniers mois, j’ai fréquenté plus de palais de justice et de tribunaux que n’importe quel grand malfaiteur », raillait-il, amer, jusqu’au dégoût.

Il s’obstinera encore deux ans, sans que l’on sache ce qui le faisait courir. La peur du vide ? Pas le manque d’argent en tout cas. Il en avait beaucoup. Et il ne lui accordait qu’une valeur théorique (« C’est le maître étalon… Ça te dit combien tu vaux, ce qu’un sponsor est disposé à mettre sur ton nom, rien d’autre »). La raison était tout autre. « Je continue de courir pour ne pas alourdir le poids de mes remords, pour ne pas me dire que j’ai fait l’erreur d’arrêter trop tôt », confiera-t-il.

Le 14 février 2004, on le retrouve mort d’une overdose dans un hôtel de Rimini, une station balnéaire de la côte adriatique. S’est-il suicidé ? Personne ne peut le certifier. Lui-même n’a pas donné d’explication. Mais sa tragique disparition rappelle à certains égards la fin pathétique de Fausto Coppi à l’hôpital de Tortona. Cinq ans auparavant, alors qu’il purgeait une longue suspension consécutive à son exclusion de Madonna di Campiglio, Pantani avait pressenti ce qui l’attendait. « Pendant une longue période, je suis resté reclus sans pouvoir faire de vélo. Je me sentais devenir fou, ce qui me laisse penser qu’un athlète de haut niveau a nécessairement des problèmes après. Avec la vie… »

Des problèmes qu’il parvenait à oublier sur son vélo, dans ce rapport étroit, philosophique et singulier qu’il entretenait avec la haute montagne, là-bas, dans les Dolomites, où son souvenir rôde encore, et pour toujours, entre les cathédrales de pierre et de roche cristallines.

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Published by il piccolo diavolo - dans Divers
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